La France aux deux visages

 

20 heures : l'heure du JT

 

Toute la famille est en place : les parents dans les fauteuils ; le miaou chartreux gris sur le canapé ; la fille en position du lotus à même le sol et le bambin dans son parc.

Restait un peu à l'écart sur le tapis le "gamin-galopin" qui s'amusait en silence à tourner et retourner un casse-tête chinois démentiel.

 

Il avait fallu accélérer au dessert pour être pile à l'heure : c'est que le JT prenait un peu d'avance comme s'il était pressé d'avoir à annoncer des flopées de bonnes nouvelles aux téléspectateurs.

 

Le plus attentif de tous était le "gamin-galopin". C'est que, mine de rien, le "G-G" regardait la télé sans en avoir l'air. Sur l'écran, c'était tout sourires. Illuminés par l'écran, les visages affichaient le contentement, la sérénité, souriaient béatement en annonçant des solutions miracles qu'ils savaient sans lendemain. En arrière-plan, de belles dorures, de beaux tableaux plus vrais que Nature, de beaux bâtiments magnifiquement restaurés.

Cependant tout en badinant et en devisant on annonçait un grand nombre de trous difficile à boucher : déficit de ceci, gouffre de cela, absence de fonds pour celui-ci, manque de recettes pour celui-là, abîme ici, fosse abyssale là, etc…

Et la Bande souriait toujours à l'objectif de la caméra malgré des objectifs bouche-trous non atteints.

 

G-G coulait un regard vers ses parents qui regardaient "la vitrine tragique" sans piper mots. Ils paraissaient attendre impatiemment la suite avec des nouvelles meilleures ; ils ne se posaient même plus la question comment "On" allait trouver l'argent pour combler les trous : c'était devenu impossible !

G-G gigota son casse-tête et se dit qu'au fond c'était le même JT qu'hier, que le mois dernier, que l'an passé. Personne ne trouvait de solutions.

G-G se dit dans sa petite tête qu'à force de faire des trous dans le Pays, celui-ci allait ressembler à un "green Z'mine" : un terrain de golf avec une infinité de trous.

 

Quelques images transitoires pour parler de la pluie et du beau temps !

 

G-G releva la tête. Le paysage et le ton avaient changé. Les dorures avaient viré au terne. Une triste scène se jouait dans la rue noire de monde.

Il voyait des "gens-misères" qui pleuraient sans faire semblant. Non, personne ne jouait la comédie ; ici, on ne jouait pas "au Théâtre ce soir"

"Des gens des villes" pleuraient parce qu'ils allaient perdre leurs emplois demain ; des autres pleuraient parce qu'ils l'avaient perdu hier et "Untel de la campagne" pleurait parce que son bidon de lait ne pourrait pas le nourrir bien longtemps encore.

Une kyrielle de gens monotones – désarmés, sinistrés, alarmés –, secoués par de longs sanglots pleuraient sans jouer du violon.

 

G-G cessa de manipuler son casse-tête chinois et zyeuta vers ses parents qui semblaient tout émus, tout retournés, tout désolés de savoir qu'eux, spectateurs aux yeux bridés sur l'écran, ils ne pourraient rien faire devant ce casse-tête français !

 

Puis pour bien afficher la différence il y eut le rappel des titres : une vérité flagrante faisait ressortir, exhibait cette France aux deux visages : celle des "Gens qui rient" et celle des "Gens qui pleurent" !

 

Daniel

Par daniel3 - Publié dans : 024 : la France aux deux visages - Communauté : BLOGS, en parler ...
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