Partager l'article ! LE ROMAN §13 - page 11 - Les hommes au rouge et au blanc: Les hommes au rouge et au blanc &nbs ...
Dans les lieux de débits de boisson, les bars, les estaminets, les gargotes, les tavernes, les guinguettes, les pub, les troquets, les caboulots, les buvettes et les cafés des flots de paroles plus ou moins sensées, un peu siphonnées se débitaient en accéléré au fur et à mesure que le temps s’écoulait, à croire que les vannes des grands crus ouvertes à fond débouchaient les flots de paroles.
Dans les bistrots les commentaires, les avis partagés sur l’Evènement du siècle allaient bon train. Les interrogations, les suppositions, les quolibets allaient bon vin.
Ça chauffait un peu partout ! Ici par exemple, dès qu’on poussait la porte l’air chaud et bleuté sautait à la gorge, prenait au goulot, saisissait le gosier. La fumée envahissait ce lieu d’accueil malgré l’étiquette récente déjà jaunie : interdit de fumer.
L’incendie provenait d’un coin, là où dans le télé couleur un allumé de présentateur pixélisé mettait le feu aux poudres en délivrant professionnellement son message :
- « Unetelle Nation met à disposition de l’Humanité un vaisseau super cosmique déjà testé et fiable. Elle permettra ainsi la poursuite du programme concernant la recherche d’autre Mondes dans l’Univers »
Les alambics ambulants distillaient l’information, décodée en termes simples par la « Colonie d’éponges » elle se traduisait par :
- « On venait de dégoter et de sortir un engin spatial énorme de derrière les fagots ! »
Les pompes à vin, les siffleurs persiflaient :
- « Il faut absolument qu’ils remettent ça ! « Les grandes Lumières »ne comprendraient-ils donc pas du premier coup ? Il faut qu’ils récidivent malgré tout, malgré la catastrophe qui coûta la vie à tous ces pauvres gens ! »
Les regards des buveurs de fond aux mines fortement couperosées dardaient, pointaient vers la télévision comme des papillons de nuit attirés par la lumière. L’image leur apparaissait à travers un double filtre. Le premier, un écran bleuté naissant de fumées de cigarettes finissait par former un épais nuage qui remplissait toute la salle ; le second filtre – un élixir d’alcool – imbibait les yeux, noyait les regards et leur renvoyait une image floue et déformée de l’émission parasitée.
Les esprits s’échauffaient au sujet d’un rien, à propos de tout :
- « Ou comme un jeu télé pour les gamins où il n’y a rien de vrai » s’emportait Gégé.
- « On dit virtuel » reprit Nono.
- « Quoi ? »
- « Pour dire « rien de vrai », on dit virtuel »
- « M’énerve pas avec ça, je cause sérieusement »
Les verres « petit ballon » sans en avoir l’air excitaient les « frères des côtes », réchauffaient les sens, fouettaient les sangs.
Les discussions chaudes et animées s’enflammaient. Les cerveaux bouillonnaient prêts à exploser.
L’artificier de service bombardait sans états d’âmes, servait des canons en veux-tu en voilà.
Nono une main dans la poche, l’autre accrochée à la béquille du verre à pied, claironnait fort :
- « Depuis le temps qu’ils possèdent leur engin spatial, voilà seulement maintenant qu’ils l’avouent. Les politicards nous en racontent des balivernes ! Il y a des coups de pieds dans la lune qui se perdent »
Gégé son copain de comptoir – un peu perroquet – insistait, appuyait ses dires :
- « Ils nous bernent bien en nous piquant nos sous pour réaliser leur truc en douce. Un sacré monde, ces gens là. Il faudrait les enfermer à la naissance »
Enervé, essoufflé aussi Stef tirait à fond sur sa clope à un rythme accéléré. Il contribuait à polluer le bar et à asphyxier tout son petit monde. Avec sa fumée qui puait comme de l’encens on pourrait facilement imaginer qu’il se mettait en tête de vouloir purifier toutes ces saletés d’hypocrisies qui traînaient dans le monde.
- « J’ignore où ils dégotent et où ils pêchent toutes ces idées là pour fabriquer leur machin. Moi je vous dis qu’il se trame quelque chose de louche et de pas clair. Qui nous dit qu’ils nous racontent aujourd’hui la vraie vérité plus qu’hier. Moi, je pencherais bien pour un canular ou à une intox »
Si on leur rejouait un remake !
Et s’il leur refaisait le tour de la Guerre des Mondes nouvelle formule.
Et quoi c’était çà ?
De qui c’était déjà ?
Les « Internautes à Haut Débit » version revue et corrigée s’interrogeaient. Les distillateurs mirent les méninges sous pression – sous bière pression – allumèrent les neurones, fouillèrent dans leurs mémoires englouties, enclenchèrent le moteur de recherche avec les mots-clés : guerre et monde.
Dans les boîtes à pensées les pochtrons au nez rond se mirent à rechercher des données un peu égarées. Ils dénichèrent des bribes, des fragments, des parcelles de vérité. En rassemblant, en collant bout à bout les données les « flibustiers du rhum des Antilles » parviennent à reconstituer l’histoire qui à l’époque sema la frayeur parmi la population des Etats-Unis.
La Guerre des mondes : un roman écrit en 1898 par H. G. Wells. L’un des premiers ouvrages de science-fiction. Il tranche sur l'optimisme de l'époque où l'on voyait dans la planète rouge la possibilité d'une civilisation plus avancée, donc plus sage.
Les extra-terrestres venus de Mars envahissent la Terre en usant de Rayons Ardents, d'armes chimiques et de tripodes. Après avoir facilement défait la résistance humaine, les Martiens dévastent l'est de l'Angleterre, Londres incluse. Non immunisés contre les maladies terriennes, ils finissent par mourir.
Le rouge coulait dans les gorges sèches et couperosait les visages, allumait les nez.
Le blanc énervait, agitait, rendait méchant et hargneux, chatouillait les oreilles.
La bière - le champagne des pauvres – euphorisait les picoleurs. L’extincteur à mousse éteignait le feu des gosiers, aplanissait les pics de tension, aplatissait les écarts de langage, nivelait leurs baragouinages, déformait la réalité, écrasait les impossibilités, enfonçait ou défonçait les portes s’ouvrant sur des suppositions ou des supputations incroyables.
Le jaune anisé excitait les passions, ramollissait les idées, durcissait le ton et leur faisait dire n’importe quoi de vrai ou de faux.
L’autre pixellisé imperturbable aux évènements d’ici précisait que – agissant dans le cadre d’une mission de recherche – l’état procèderait au désarmement du vaisseau.
Les yeux brillants Manu lampait un gorgeon pour arroser la déclaration :
- « C’est ça qu’ils désarment comme ça quand ils rencontreront des petits hommes verts, ils se retrouveront comme des andouilles sans rien ! »
Nono plus que gai, un peu parti dans les vignes du Seigneur, une main greffée sur le verre ballon, l’autre ancrée sur la cigarette bafouillait :
- « Tout ça c’est du cinéma, là-haut y a rien, sinon ça se saurait depuis le temps. La vie ne tient qu’à un fil ! Nous les bonshommes on se trouve là par hasard : la preuve dès qu’on grimpe un peu en montagne il n’y a plus de vie. Trop chaud ou trop froid : y a plus personne.
Avec le cirque catastrophique qu’ils nous font, avec leur soi-disant réchauffement d’un demi degré de la planète ils ne sont pas près de trouver grand monde ailleurs »
Sur ce, pour se rassurer et favoriser le hasard qui le maintenait en vie ses deux mains devenues incontrôlables tentaient en même temps d’atteindre la bouche : l’une voulait déverser une essentielle goutte de spiritueux, une eau de vie indispensable et l’autre désirait enfourner le mégot pour échanger du gaz carbonique par un air enfumé, plutôt goudronné.
Le patron stoïque dessinait des bâtons pour compter, comptabiliser les verres à payer plus tard. Pour l’instant le moment jugé trop grave dispensait des futilités : mettre la main à la poche.
Les consommateurs gesticulaient, parlaient fort, sentaient fort. Ils ne tenaient pas en place, agités par toutes les nouveautés qui leur tombaient dessus comme la pauvreté sur le monde ou comme pire encore : la Ligue Antialcoolique, les buveurs d’eau !
Les cerveaux bouillaient et distillaient des informations pur jus de grand cru ; ils bouillonnaient, égaraient les esprits et faisaient surgir des idées folles à propos de tout et de n’importe quoi.
Les accros du rouge résumaient simplement ce que l’autre bavait depuis des heures : « ça serait bien de savoir d’où ils venaient et où ils allaient ! »
Des enivrés à la vinasse bafouillaient que ça serait bien utile quand même de savoir si Bacchus les protégeaient vraiment !
Des énervés par la bibine gueulaient contre ! Contre quoi ? Contre tout ! Contre une future expédition, contre ne pas en lancer, contre des gens qui partiraient, contre des imbéciles qui refuseraient de partir.
Des excités au picrate ou au marc envisageaient les excursionnistes ramenant des extra-terrestres avec des maladies pas possibles, avec les pires mauvaises intentions contre eux, avec des facultés provoquant des terribles cauchemars dans les têtes des types.
Les boit-sans-soif n’en demandaient pas tant, seules des questions plus terre-à-terre les intéressaient :
Est-ce que le verre ballon coûterait moins cher ?
Est-ce que les bouilleurs de cru continueraient d’exercer et est-ce que les Rats de Cave disparaîtraient ?
Est-ce que la maladie les épargnerait ? Est-ce qu’ils ne mourraient plus ?
Est-ce que les femmes deviendraient encore plus belles ?
Rien de toutes ces questions là n’envisageait sérieusement de recevoir une réponse dans les mois à venir : donc un remue-ménage tout à fait inutile ! Un remue-méninges parfaitement superflu !
Sur le pic de midi, dans un brouillard âcre et bleuté à tailler au coupe-cigares, leur Saint-bernard cafetier remplit une nouvelle tournée sans faux-cols pour approuver et arroser cette dernière conclusion.
Les uns – certainement de futurs œnologues – le regard perdu sur tous les goulots dressés, dardés, pointés en l’air, entassés derrière le comptoir, au fond sur l’étagère – sur leur planche de salut –, soupçonnaient émergeant du flou brumeux une planche à clous, une planche de fakir.
Les couperosés buvaient dans des coupes roses, des coupes de rosé de Provence ou d’Anjou.
Toutes ces bouteilles assises sur leurs culs donnaient des idées à certains ivrognes qui imaginaient bien ces culots de vin frais universel possédant « jambes et bonnes cuisses » passés en perfusions leur apportant un sang cramoisi nouveau.
Les autres hypnotisés par tous les cônes granités étincelants, éblouissants qui chapeautaient les cols les confondaient déjà avec les neiges éternelles.
Les aiguilles imparfaites, inégales, infirmes de naissance - l’une plus courte que l’autre - les bras levés au ciel appelaient à la prière de l’Angélus, appelaient au secours et sonnaient, sommaient Bernadette dans sa grotte à faire quelque chose pour elles, pour eux, pour les autres, pour tous et surtout pour tous les goûteurs, les dégustateurs de raisins provenant des vignes du Seigneur !
Dans une chorégraphie parfaite les « Leveurs de coudes » absorbèrent, lichèrent la goulée de la franche camaraderie en basculant le liquide dans la chanlate à tanin.
...à suivre
daniel
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