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Des vieux couples abandonnés
Ils allaient deux par deux, heureux comme des amoureux, à travers champs reliant les campagnes aux villes. Ils traversaient enchantés les forêts, pénétraient dans les montagnes, franchissaient les lacs.
Insensibles au vertige, ils enjambaient les vallées, sautaient les rivières.
Rien ne les arrêtait. Pas même la mer qu'ils contournaient en se faufilant par-dessous pour relier les capitales.
Viaduc de Garabit
Ils furent un temps heureux longtemps faisant le bonheur des uns et des autres. C'était une belle époque, une époque de gloire. Ils en avaient vu passer des locos d'où s'échappaient des panaches de fumée noire comme du charbon qui rappelaient des chats noirs bondissants à la queue leu leu ; ils en avaient promené du beau monde tiré à quatre épingles voyageant dans des wagons bondés première classe. Ils ne se plaignaient pas de se laisser écraser par les trains ouvriers ou les michelines pour voyageurs pas pressés, les trains express et les omnibus, les trains de marchandises.

Des hommes trimèrent pour les installer, creusant ou remblayant. Suèrent pour niveler la voie. Ils possédaient un moral d'acier pour surmonter toutes les difficultés rencontrées.
Beaucoup moururent pour eux, pour l'amour du transport, pour la fierté d'arriver à l'heure.
Les trains avaient disparu : pas rentables disait-on en hauts lieux !
Et eux – les vieux couples - traînaient là à ne savoir que faire, abandonnés comme des vieilles chaussettes sur des traverses en chêne. Devenus des inutiles, des bons à rien, des retraités à peine usés ! Des méchants tremblements agaçants remplaçaient les douces vibrations de leur jeunesse.
Comme s'ils ne pouvaient pas encore rendre quelques menus services malgré leur âge. Tiens, comme prendre des gens le matin sur le coup des neuf heures et les ramener à destination avant le feuilleton télé du soir. Pour sortir les gens de l'isolement, pour faire marcher le commerce, pour faciliter la vie des personnes handicapées.
On pouvait faire cela pour pas cher ! Ils proposaient de faire du
bénévolat s'il le fallait pour aider les gens à s'en sortir
!
On parlait sans cesse de transport en commun mais ils étaient là, eux, disponibles et prêts à reprendre du service et rendre service tout de suite. On ne leur demandait rien, comme si la paire d'amis n'avait jamais aidé à transporter des millions de voyageurs.
Tiens, on venait encore de supprimer une ligne ici, et un bras de fer s'engageait là pour rayer une autre ligne.
Ça déraillait : d'un côté les rails attendaient de voir venir les trains ; de l'autre les trains – comme s'ils étaient en sucre – ne sortaient plus des abris-trains de peur de voir les bénéfices fondre.
Pourtant, seuls les rails de chemins de fer ne se démodaient pas : toujours en bon acier, toujours le même écartement, toujours le même profil fixé sur des poutres en bois. Même le pneu caoutchouc ne réussissait pas à détrôner les roues en fonte.
Il était loin le temps des inaugurations des lignes en grande pompe pour ce moyen de transport attendu depuis des millénaires. Enfin le monde champêtre allait pouvoir aller rejoindre les citadins et y faire le beau comme eux ou y travailler comme tout le monde.
* centenaire de la ligne de Brienne le Château - Troyes
Le monde contemporain était plutôt à la facile fermeture de lignes. Nos grands pères auraient-ils sué pour rien ? Un passé chargé d'erreurs ?
En ne desservant plus les stations de campagne, le schéma tranport ville-ville revenait faisant fi des arrêts intermédiaires et des gens isolés !
Les chouchous qui sortaient – les fameux TGV, les remplaçants des fumeux "tchoutchous" - allaient tellement vite qu'ils ne s'arrêtaient même plus dans les gares pour prendre des voyageurs!

Les rails étaient peinés de cette nouvelle bataille du rail
Seuls, abandonnés, toujours deux par deux, pris dans les herbes et les ronces, assis sur les traverses, ils se racontaient des souvenirs de vieux : des histoires du temps des machines à vapeur avec leurs conducteurs aux gueules noires et des jolies dames en grandes robes blanche qui montaient à Paname rechercher la célébrité.
Tout y était : la barrière, le feu, les rails (une belle
réussite)
Tristement les rails attendaient la locomotive.....!

daniel
* images proposées par le site "Brienne le Château et sa région"
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