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Chez Annie
L'anniversaire d'Annie

Les bouteilles alignées en rangs d'oignons derrière le comptoir attendaient le moment idéal pour faire tourner, valser, griser les têtes. Certaines avaient déjà les étiquettes rouges. L'heure fatidique, fatale même approchait.
Les clients du soir, ceux qui sortaient du travail (pour ceux qui en avait) arriveraient bientôt. Le défilé durait depuis l'ouverture c'est-à-dire très tôt le matin
Autant l'avouer tout de suite les clients ne venaient pas ici attirés par une barmaid blonde et plantureuse.
Annie, quand même bien roulée, bien loin de ressembler à un laideron, possédait d'autres atouts dans sa manche : la gentillesse et un large sourire, la façon agréable de recevoir, le service 100% à la personne, la communication spontanée, l'accueil, l'écoute des confidences (bonheurs et malheurs des uns et des autres), l'aide à la reprise de confiance en soi.
Toujours prête à aider celui qui venait pointer son nez dans son estaminet, à dépanner untelle ou untel, à conseiller, à trouver celui qui savait ou qui connaissait celui qui savait.
L'amabilité : cela changeait des sourires arrogants en coins ; l'accueil franc et cordial : cela changeait de la froideur des poignées de mains et des regards en chiens de faïence ; se rendre utile pour les autres afin de leur éviter mille tracasseries : cela changeait des crocs-en-jambe entre collègues ; la com qui va droit au cœur : cela changeait des coups en douce pour nuire ; prêter une oreille attentive aux autres : cela changeait de ceux qui faisaient la sourde oreille et qui continuaient leur petit bonhomme de chemin comme si de rien n'était.
Aujourd'hui, les attitrés de la maison fêtaient l'anniversaire d'Annie. Il était cinq heures après midi et le petit peuple du bar commençait à se rassembler, à se retrouver dans le lieu de détente.
Le cérémonial commençait par le bisou d'accueil en hors d'œuvre !
Pour passer commande l'assoiffé devait hausser le ton pour dominer l'ambiance brouhaha et tohu-bohu.
"Fleurs express" livre à domicile et déverse des quantités de bouquets : c'est que les piliers l'apprécient leur Annie : un rayon de soleil dans un monde maussade obscurci par les zozos fabricants de chômeurs et de délocalisations à gogo
Les footballeurs du Baby foot ne tenaient pas en place et gigotaient sur la barre, faisaient des tourniquets dans le vide pour se rendre intéressants, à croire qu'eux aussi comptaient sur un bisou d'Annie.
L'horloge, couleur anisée indiquait le moment de verser l'apéro.

Punaisée au mur, une affiche tout sourire représentait une femme qui fumait. Quelqu'un avait collé sur l'affiche un étui de paquet de cigarettes vide qui proclamait "Fumer tue !"
Un individu avait griffonné en dessous "L'auto tue !"
Un autre surenchérissait "Le nucléaire tue !"
Le philosophe du lieu tentait de conclure "Tôt ou tard, à grand feu ou à petit feu, tout le monde meurt"
Ne voulant pas en rester là un client entre deux vins ajoutait :
"Chez Annie, on meurt de rire mais pas de soif !"
Dehors, l'enseigne au gros bidon rouge montrait qu'ici on vendait du bon tabac mais qu'il était malsain de le fumer
La soirée se termine. Les visages grands teints, déteints ou éteints rentrent chez eux. La fête est finie.
L'absence de fumée laissait voir le visage radieux d'une Annie heureuse de chouchouter sa clientèle, de donner un instant de répit à tout ces gens en proie aux asticotages permanents d'un monde dépourvu de pitié.
Daniel
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